20 janvier 2006
Découverte de Tulum
Nouveau réveil à 7h30, simplement aiguillonné par le jour. Notre bonne condition matinale nous inspire et nous avançons notre départ pour Tulum. Après le petit-déjeuner "offert" par l'hôtel, nous prenons nos gros sacs-à-dos et partons pour la gare routière du centre-ville qui se trouve à deux pas. Nous partons donc à 9h15 pour Tulum, une localité située à environ 60 kilomètres au sud de Playa del Carmen, en longeant la côte. Nous n'avons jamais rencontré de chauffeur aussi bourru, répondant aux questions par des aboiements peu compréhensibles et mettant de la musique mexicaine traditionnelle à tue-tête dans le bus. Sa conduite est tout aussi délicate que son expression verbale, il va sans dire. Freinages brusques aux arrêts officiels et encore plus brutaux sur le bord de la route, quand des piétons isolés font signe au bus de s'arrêter pour les prendre. Nous passons une heure ainsi, bringuebalés, ballottés, enveloppés de musique locale et maintenus en veille forcée par une alarme quasi permanente. Il faut vous dire que dans les bus de seconde classe au Mexique, un voyant s'allume automatiquement au-dessus du chauffeur et une alarme sonore se déclenche lorsque le chauffeur dépasse les 95 km/h - faisant de lui un chauffard notoire aux yeux et aux oreilles de tous les passagers présents. Je crois que l'alarme se déclenchait toutes les 2 minutes sur ce court trajet !
C'est donc bercés par cette belle ambiance toute faite de calme et de sérénité que nous contemplons le paysage, toujours le même, une forêt un peu dense, constituée d'arbres de taille moyenne. Nous arrivons au petit Terminal routier du pueblo de Tulum vers 10h20. Nous allons descendre quand un couple de Québécois nous demande si nous sommes bien arrivés aux célèbres ruines ! Ils avaient raté leur arrêt, ne comprenant ni l'espagnol, ni l'anglais. Ils descendent du bus, déboussolés et prennent un taxi pour faire le chemin inverse. Nous hélons également un taxi et cherchons à rejoindre l'hôtel un peu excentré recommandé par notre "Guide du routard", tellement à l'écart d'ailleurs que le chauffeur lui-même ne le connaît pas et doit demander à son collègue, garé juste derrière. Les deux hommes discutent quelques minutes, nous redemandent le nom exact de l'hôtel et nous leur montront le plan imprimé du guide pour plus de sécurité. Notre chauffeur nous dit ensuite de monter et l'aventure commence. Après ce qui nous a semblé être la sortie du village, ornée de carcasses de voitures et de zones de travaux, nous repérons une pancarte usagée avec le nom de notre hôtel. Nous nous engageons sur une petite route en construction ou en réfection qui ne nous inspire guère. Nous sommes loin de tout et l'environnement proche est quelque peu délabré. Au bout de quelques dizaines de mètres, nous voyons notre hôtel, aussi défraîchi que son panneau indicateur. Nous hésitons, débattons et le chauffeur nous demande si nous ne préférerions pas prendre un hôtel au bord de la plage ? Eh, oui ! C'est tout le problème de Tulum : toutes les commodités usuelles - restaurants, internet, laverie, agences de voyages - sont dans le pueblo - c'est-à-dire le village -, mais la plage se trouve à 6 kilomètres de là, seulement accessible par une route non éclairée et totalement déserte, percée au milieu de grandes friches arborées. Le choix est difficile : soit profiter du village et se débrouiller en routard pour aller à la plage ou bien jouir du paysage côtier du matin au soir dans un hôtel en bord de plage, mais s'y retrouver relativement coincés, à la merci des quelques taxis qui passent devant l'entrée. Pendant quelques minutes, nous regrettons le compromis urbain et balnéaire si agréable de Playa del Carmen. Nous demandons alors au chauffeur s'il connaît un hôtel bon marché sur la plage et il nous emmène directement au "El Paraiso". Il leur reste juste une chambre de libre, nous signons.
La
situation de l'hôtel est tout simplement magnifique, un
vrai paradis. Loin de tout, pas très bien équipé, un peu
défraîchi, mais magnifique. La vue, la plage,
les cocotiers, la couleur bleu-vert de la mer, le sable très fin et
très blanc sous nos pieds. Nous déposons nos affaires dans la
chambre décorée à la japonaise, très zen, tout d'austérité dans
l'ammeublement et les couleurs, avec des meubles noirs, très sobres et
anguleux, sans ornements surperflus, des rideaux
blanc cassé, ainsi que toute la literie. Pas de sommier élastique,
notre matelas repose sur un socle de béton crépi. Nous sortons boire un
jus de fruits
pressé au bar de plage de l'hôtel, assis sur des balançoires avec vue.
Ensuite,
c'est le grand départ pour les ruines de Tulum, à pied, en suivant la plage pendant 20 minutes. Nous longeons la mer,
affrontons le vent qui souffle fort du Nord-Est, croisons des
kyte-surfers, des baigneurs, des bronzeurs, des joggers et d'autres
promeneurs. L'ambiance est sereine, la population sporadique. Le ressac nous
berce.
Sur notre gauche, en remontant la plage, nous entrevoyons des hôtels
à la vue imprenable, mais aux bungalows totalement délabrés, construits
à la mode maya, avec murs de bois et toits de chaume - palapa
- devenus des repaires de routards sans le sou. Il y a souvent juste de quoi
accrocher un hamac. Quelques caravanes, un peu plus loin,
s'ensablent lentement entre les toiles de tentes plantées à même la plage. Ici, pas de grands
complexes hôteliers, pas de béton, pas de pontons, ni tables, ni
parasols, la plage étale somptueusement son beau sable blanc sur plusieurs
dizaines de mètres de largeur, ce qui tranche franchement avec le petit ruban
sablonneux encore visible à Playa del Carmen, coincé entre la mer mouvante et les hôtels avides d'espace. Nous arrivons
bientôt aux ruines, par une entrée latérale désaffectée qui laisse tout juste passer les piétons.
Au loin, de petits trains de wagons, tirés par des
tracteurs agricoles, amènent les nombreux touristes depuis ce que nous supposons
être le parking des bus jusqu'aux guichets d'entrée. Nous prenons nos tickets et tentons de nous
réfugier dans la librairie du complexe touristique pour y acheter des bouteilles d'eau
tout en échappant momentanément à la foule. J'en profite pour acheter un nouveau livre, car
j'ai terminé mon récit de voyage de John Lloyd Stephens. Je décide de terminer mon cycle de lectures
sur les mayas par la version anglaise du "Popol Vuh", le
récit des mythes créateurs des Mayas Quichés. Comble du paradoxe
linguistique, il s'agit d'une traduction anglaise faite à partir d'une
compilation espagnole réalisée à partir de la retraduction
d'un abbé français, Brasseur de
Bourbourg, ayant lui-même travaillé à partir du texte original rédigé en caractères latins et découvert par le prêtre
espagnol Ximenez, son premier traducteur officiel. Quelle histoire ! Il est incroyable de constater à quel point la
recherche sur la culture du monde maya est internationale : espagnole,
américaine, française, russe et mexicaine - sans oublier quelques
Allemands.
Nous sortons, toujours encerclés d'Américains menés par
un guide mexicain obèse et apparemment très drôle qui brandit son ombrelle avec phlegme. Décidés à survivre
dans cette masse informe, nous nous faufilons jusqu'au portillon
automatique et abordons enfin la zone archéologique. Très sincèrement, ce ne
sont pas les plus beaux vestiges que nous aurons vus pendant notre
séjour : l'état de conservation des éléments en bas-reliefs est très
mauvais, malgré quelques émouvantes traces de peinture ici ou là, et le
style architectural lui-même est peu travaillé, voire peu soigné, par
rapport à des sites resplendissants comme celui d'Uxmal. Mais - parce qu'il y a
un "mais" qui sauve tout - la situation des ruines est tout simplement
exceptionnelle, construites sur un promontoire rocheux surplombant la
mer des Caraïbes. Avec ses arbres épars, ses belles pelouses vertes dignes d'un golf
de luxe, ses allées délicatement dessinées et sa vue exceptionnelle sur la
mer, ce site ravit les yeux et nous fait oublier notre nouvelle
déception de ne pouvoir monter les marches de ces temples centenaires.
Tous les accès sont interdits. Alors on jouit de loin, on essaie de trouver le meilleur angle de vue, on utilise le zoom de notre appareil
photo numérique, on monte sur une pierre pour en apercervoir un peu
plus et on imagine...
Nous ne sommes pas restés très
longtemps sur le site lui même, une heure tout au plus, sans guide,
juste avec nos yeux et les très pauvres explications du Guide du Routard qui ne pourra jamais de ce point de vue remplacer le Lonely Planet.
Nous avons arpenté les allées, brûlés par le soleil de midi, la tête
pleine des informations rassemblées sur les autres sites depuis deux
semaines. Les Américains, Italiens, Espagnols, Scandinaves, Français et
Japonais se croisent en un étrange ballet diurne sur les étroits
chemins qui serpentent entre les ruines. Mention spéciale à nos amis
japonais pour leurs tenues souvent peu adaptées aux aspérités du lieu
et pour leur look plus que branché. Certains touristes profitent d'un escalier de
bois qui mène à une crique depuis les ruines pour se baigner et
s'allonger quelques instants sur la plage. Nous repartons,
longeons la mer et reprenons le chemin de l'hôtel par la plage.
Arrivés sur place vers 14h30, nous rentrons dans notre bungalow pour nous reposer. Anouk fait la sieste sur l'un de nos deux lits doubles, tandis que je me rends sur la plage pour y lire quelques lignes. Une fois installé sur mon transat, un jeune Mexicain employé par l'hôtel me demande si j'ai payé le droit d'utiliser ma chaise pour la journée. Je lui réponds, tout souriant, que je suis un client de l'hôtel et qu'il n'y a donc pas de problème. Mais il insiste et m'explique très gentiment que la politique de l'hôtel est d'absolument tout faire payer. Je me lève, irrité, et me rends directement à la réception. Le problème quand on est énervé, c'est qu'on doit être percutant dans ses arguments et ne pas bâcler la narration du préjudice. Autant vous dire que dans le feu de l'action, mon espagnol fut extrêmement fautif, pour ne pas dire ridicule. Je bafouille, hésite, fais des pauses pour chercher mes mots, pendant que la pauvre jeune femme de la réception me regarde, médusée, mais l'air sérieux et très concentré, sans perdre une occasion d'essayer de comprendre la cause de ma mauvaise humeur. Ce ne fut pas tant le ridicule de ma prestation qui impressionna mon interlocutrice que mon énervement en lui-même. Il est vrai que depuis plus de deux semaines en Amérique latine, nous n'avons jamais vu personne s'énerver - tranquilo. La colère semble être dans ce pays un état psychologique mal intégré socialement, voire mal vu par la population locale. Soudain, elle se lève et me demande de ne surtout pas m'énerver, ajoutant qu'elle va aller de ce pas discuter avec le directeur et que je dois l'attendre bien tranquillement. Elle part sans me tourner le dos, avec de grands gestes d'apaisement.
Elle revient toute souriante, me disant que le directeur avait accepté que j'utilise ma chaise gratuitement aujourd'hui. Ouf. Je retourne sur mon transat, installé sous des cocotiers couronnés de leurs fruits bien mûrs. Tandis que je reprends ma position allongée face à la mer, le vent, lui, se lève. Au bout d'un certain temps, il devient si fort que je dois m'accrocher à mon livre pour ne pas qu'on s'envole tous les deux. Je résiste pendant une petite heure, agrippé comme un maya fanatique et illuminé aux pages de son "Popol Vuh". Pendant qu'au fil de ma lecture, le Dieu créateur des Mayas Quichés est en train de créer sa seconde version de l'être humain en sculptant des figurines en bois, le Dieu peu clément des touristes du Mexique est en train d'accumuler les gros nuages gris au-dessus de ma tête. Aux premières gouttes de pluie, vers 17h20 - soyons précis -, je rentre précipitemment au bungalow. Anouk dort toujours, mais se fait ensuite réveiller par une pluie diluvienne digne de nos précipitations réunionnaises. Un gros grain qui tambourine sur le sable fin, les derniers taxis qui passent devant la réception et font demi-tour pour quitter le parking de l'hôtel, nous nous retrouvons seuls dans ce morceau de paradis antédiluvien. On attend Noé, derrière nos rideaux zen.
Deux heures et trente minutes plus tard, nous décidons d'aller manger quelque chose dans le restaurant de l'hôtel. Nous traversons le bout de plage brute qui nous sépare du bâtiment central et arrivons dans un grand hall totalement désert, ouvert de baies vitrées, à la décoration étonnamment sobre, avec deux petits coins salons et 9 ou 10 tables carrées, noires, placées au beau milieu de la salle. Nous entrons. Les garçons, avachis sur des sofas d'inspiration asiatique, se relèvent précipitemment et l'un d'eux vient à notre rencontre. Nous commandons des plats de poisson avec de l'eau et du vin. Mais tandis que les plats sont préparés dans la cuisine attenante, les boissons sont toutes centralisées dans le bar de plage de l'hôtel, à quelques mètres de là, sous les cocotiers balancés par les vents violents du moment et arrosés par la pluie. Un garçon part chercher nos boissons, caché sous une serviette de bain. Il revient quelques longues minutes plus tard, toujours recouvert de sa serviette, portant un plateau à bout de bras avec dessus nos deux verres bien exposés aux rudes intempéries de la soirée. Changer du vin en eau, c'est fort, et bien paradoxal pour une population aussi pieuse et chrétienne que celle du Mexique. Je lui fais la remarque que mon vin a dû prendre la pluie, mais il m'affirme avec un large sourire sincère que mon vin est intact, alors que de grosses gouttes de pluies décorent ostensiblement les bords du verre. Quelques temps plus tard, deux autres couples nous rejoignent et passent leur soirée dans ce hall mal entretenu d'un hôtel qui dut avoir son heure de gloire, quelques années plus tôt. Nous nous couchons ensuite vers 22h30, bercés par la pluie drue qui s'abat toujours sur la côte mexicaine.
Commentaires
Perles du jour
"Tous les accès sont interdits, alors on jouit de loin"
La vie est dure, parfois.
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"le Dieu créateur des Mayas Quichés - je ne sais pas pourquoi ce peuple porte ce nom, car ils n'ont pas inventé la quiche lorraine, je tenais à le préciser"
T'as pas honte ???
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